Mon petit bébé doux. C’est aujourd’hui que tu as décidé d’arriver, mais je ne le sais pas encore. Je n’en ai aucun doute, même. Je suis présentement à 38 semaines et 3 jours.
Je dormais avec ta grande sœur quand je me suis réveillé avec une drôle sensation dans le bas de mon ventre. Je me suis levé et j’ai senti quelque chose couler entre mes jambes. Au début, j’ai pensé que ma vessie me jouait encore des tours (sacrée fin de grossesse!), je suis donc allé aux toilettes et je suis retourné dans mon lit, avec ton papa. En me couchant, ça coule encore. Bon, définitivement, il se passe quelque chose! Il est environ 1:15, le matin.
Je dis à ton papa que je perds du liquide. Il est très enthousiaste face à ton arrivée, mais moi je suis un peu inquiète parce que je n’ai pas encore de contraction. Je me recouche, j’attends. J’écoute.
Puis, ça arrive… doucement. Comme une petite vague. Est-ce bien ça, déjà? J’ai accoucher la première fois il y a un peu plus de 18 mois, mais ça me semble si loin…
Ça revient. Encore. Encore, encore… Un peu plus fort, cette fois. Toujours un peu plus fort et plus longtemps.
Je vais accoucher aujourd’hui.
Je me lève et ça coule encore. J’entends les mots d’Isabelle Brabant, cette visualisation que j’ai apprise par coeur:
Comme une petite rivière qui ouvre la voie à votre bébé…
Mon bébé s’en vient.
Mon chum se lève avec moi. On décide d’appeler la sage-femme. Mes contractions durent une quinzaine de secondes, elle nous demande d’attendre qu’elles durent environ 45 secondes. D’accord, on attend.
Je me recouche. Ton papa calcule le temps parce que je sens que c’est plus long.
Une minute. La prochaine sera d’une minute dix secondes. Ça fait moins d’une demi-heure qu’on a appelé la sage-femme. Je trouve que ça avance très vite.
Elle nous indique maintenant de nous préparer pour prendre la route vers la maison de naissance. On appelle ma mère pour qu’elle vienne prendre soin de Laurane. Entre temps, ta sœur se réveille. Je décide d’aller essayer de la rendormir.
Et là, je craque. Elle ne se rendort pas et moi je pleure. Je pleure sans arrêt, entre mes contractions. Je réalise soudainement que tu arrives vraiment, qu’on ne sera plus jamais trois, que ta grande sœur devra comprendre plein de choses en peu de temps. Je pleure de culpabilité, je pleure parce que j’ai peur de ce qui s’en vient. Toi, ma petite amour, pendant ce temps, tu continues ton travail en moi. Toujours de plus en plus fort.
Ton papa vient rejoindre Laurane et moi dans le lit. Je suis inconsolable. Laurane et moi, on se sert fort dans nos bras. J’ai l’impression qu’elle comprend, sans comprendre. Elle sait qu’il se passe quelque chose. Je sors de la chambre et elle crie pour que je revienne. Elle est avec son papa, je dois me concentrer pour te faire descendre. Je sais qu’elle est en sécurité.
Ta grand-maman arrive. Elle prend le relais de ton papa avec ta grande sœur qui pleure et qui ne veut pas se rendormir. Papa prépare la voiture. Moi je suis dans le salon, à quatre pattes. Les sons sortent maintenant de ma bouche, je balance mon bassin entre les contractions et j’écoute la musique que j’ai préparée en vue de ton arrivée.
Je redoute le trajet en voiture, je sais à quel point c’est pénible pour l’avoir fait deux fois il y a un an et demi. Je sais aussi que je n’ai pas le choix.
Ta grand-maman me souhaite bonne chance avant qu’on quitte la maison. Elle sourit. Je sais qu’elle a confiance en moi, mais je sens une pointe d’inquiétude. Je me dis en moi: << ne t’inquiète pas, maman. Je vais mettre au monde mon bébé moi-même >>
On quitte la maison. Il est environ 4 heures 30 du matin. Le trajet est pénible, comme je l’avais prédit. Je tente de maintenir mon calme, j’écoute la musique et je continue de faire des sons.
Arrivée à la maison de naissance, il est presque 5 heures. Tout ce que je veux, c’est aller dans le bain. C’est ce que je demande en premier. On me dit qu’il vaut mieux m’évaluer avant et prendre une décision par la suite. Je comprends.
J’en suis à 3 cm, mon bébé. On me dit que c’est très bien pour un début de travail, mais on me conseille d’attendre avant de prendre un bain pour être certaine qu’il me soulagera au moment le plus opportun. Je comprends. Mais je suis déçu. Je sais à quel point l’eau va me réconforter.
Je prends les contractions dans le lit. La sage-femme montre a ton papa comment me faire un point de pression sur le pied. Ça me fait beaucoup de bien. Les contractions sont de plus en plus fortes, de plus en plus longues. Je me sens soutenue par ton papa et ça me rassure. Moi qui croyais n’avoir besoin d’aide de personne, j’apprécie qu’il soit là, avec moi.
Peu de temps après, je redemande de prendre un bain. On me l’accorde, le travail avance vite. On ne m’évalue pas, mais on l’entend à travers la longueur des contractions et le peu de temps de pause entre chacune d’elle.
J’entre dans l’eau. Ahhhhhhh, quel soulagement! Enfin! J’ai l’impression que plus rien ne peut m’atteindre, maintenant. Je reste dans le bain presque trois heures, je prends mes contractions à quatre pattes. Ton papa me fait maintenant un point de pression sur les mains.
Les contractions sont tellement fortes. Je n’ai jamais ressenti autant de puissance. Je pleure presque, rendu au sommet.
<< allez mon bébé, descend. Maman a hâte de te voir, vas-y mon bébé, je suis là….>>
Je dis à plusieurs reprises que je n’y arriverais pas. Je pense que je vais mourir.
Ton papa me rassure et me dit que oui, évidemment, je vais y arriver. Moi, j’appelle ma mère à l’aide, je crie. Je mords les mains de ton papa, je les sers très fort. Je me repose entièrement sur lui, qui me rassure.
Au fond de moi, tout de même, je sais. Je sais que quand on pense qu’on n’y arrivera plus, c’est qu’on y est presque. On va y arriver, mon bébé. On va y arriver.
Puis, je me recentre. Je me calme. Je profite des pauses et les mots d’Isabelle Brabant résonnent encore:
…comme si toute la paix du monde se trouvait dans chacune de ses secondes de silence*.
Je savoure le temps de pause, le calme. Je laisse les endorphines faire totalement leurs travail.
Je me rappelle soudain ce que j’ai appris, mon instinct me dit: souffle ton col. Je respire, je ne crie plus. Je souffle chaque contraction en visualisant ta tête qui descend en bas, mon bébé. Je te sens très bien, dans le bas de mon ventre.
<< je la sens passer mon col, elle descend >>
On essaie de m’évaluer plusieurs fois. Personne n’y arrive. Je déteste me faire toucher là. J’essaie donc moi-même de sentir ta tête. Je pense bien y toucher. Tu es tout près, mon bébé. Viens-t’en, on t’attend.
Chaque vague me traverse le corps et se transforme tranquillement en quelque chose de nouveau. Ça pousse. Je crie.
<< ça pousse! Ça pousse! >>
Mon bébé, tu descends. Tu t’en viens pour vrai. Je le sais. Je te sens. Partout dans mon bassin, partout dans mon dos.
Maintenant, je ne veux plus être dans le bain. Je sors. Il est 9:55.
J’essaie de pousser sur le lit, couché sur le côté. Tu ne descends plus, mon bébé. On ne voit plus ta tête comme on l’avait entrevue dans le bain, quelques minutes plus tôt. Je change de position.
Me voilà à genou.
Les poussées, c’est intense. J’avais oublié. Ça pousse tout seul. Je le sens en dedans de moi, dans mon ventre, partout dans mon corps. J’ai l’impression de grogner comme un animal sauvage. Je crie encore une fois :
<< Je vais mourir! >>
Une sage-femme présente me répond: mais non, tu vas mettre ton bébé au monde. Et tu fais ça merveilleusement bien.
Ah oui, c’est vrai. Et j’y suis presque, maintenant. Ça pousse tout seul, je t’accompagne dans ta descente. J’ai l’impression de tout sentir là, en bas, dans le dernier couloir de chair qui te sépare de moi.
Ma sage-femme vient en face de moi et me dit que tu arrives, que ça va brûler, que je dois te pousser plus fort durant la prochaine contraction, mais pas trop quand ta tête sera sortie. Elle me parle d’anneau de feu, je lui dis que je sais ce qui s’en vient.
Mon bébé, enfin.
Et ta tête sort à la prochaine contraction, comme prévu. On m’encourage, on me guide, mais c’est comme si mon corps savait exactement comment t’accompagner. Je te pousse doucement, entre les mains bienveillantes de ma sage-femme qui me demande si je veux t’attraper. Je n’y arrive pas, mes jambes et mes bras n’ont plus de force.
Puis, avec la prochaine contraction, c’est ton corps en entier qui glisse hors de moi.
Enfin! Mon bébé! Mon bébé, c’était donc toi dans mon ventre! Ton visage! tes yeux! Tu ressembles à ta soeur! Il est 10:17.
On te met en face de moi. Je pleure, ton papa aussi. Je te prends dans mes bras après t’avoir observé entre mes jambes, sur le lit. Dès que je te prends, tu lances ton premier crie. Mon bébé, tu vas bien!
Te voilà sur moi chaude et humide. Mon bébé, quel voyage on à fait, toi et moi.
Je souhaite qu’on te laisse ton placenta. Après quelques minutes, je le pousse hors de moi. Je me rappelle pourquoi on appelle ce moment la délivrance. Quel soulagement!
On t’a laissé attacher durant plus d’une heure. On prend plein de photos. C’est tellement spécial de te voir comme ça, entre-deux, rattaché à ton placenta qui t’a nourri durant les 9 derniers mois, les lèvres sur mes seins qui vont te nourrir dans cette vie-ci.

C’est moi qui coupe ton cordon, mon bébé. Tu es tellement rose! Tout le monde dans la chambre me le dit. Ça me rassure dans ma décision. Quand je coupe, le sang coule encore du cordon. Je me dis que j’aurais dû te le laisser plus longtemps, mais je suis contente que ça aille été plus long que les deux minutes prévue en salle d’accouchement à l’hôpital.
L’aide natale présente me mentionne qu’au moment de ta naissance, c’est le mantra Sa Ta Na Ma qui jouait, en arrière-plan. Mantra de guérison, du commencement et de la fin, de la renaissance, de l’infini. C’est spécial, c’est magique. Je sais que tu vas me changer, nous changer. Pour toujours.
On a eu droit près de 3 heures de calme, collé avec toi avant qu’on te pèse et te mesure. À quoi bon se presser, de toute façon? Tu vas bien. Tu tètes déjà avec une facilité qui me surprend. J’ai juste envie de te regarder et de te sentir.
Au moment de quitter la maison de naissance, une aide natale me demande si elle peut te chanter une chanson. J’accepte, évidemment. Et c’est tellement beau. Elle chante en te regardant, je te regarde moi aussi.
Maman vient de te mettre au monde,
Elle t’a aidé comme elle a pu
Bienvenue à toi dans ce monde
Parmi nous, sois le bienvenu
Blotti contre elle, tu sommeilles
Tu sens la chaleur de sa peau
Son coeur bat contre ton oreille
Tu es son rêve en plus beau
Je pleure. Elle pleure, sa collègue aussi. C’est trop beau, les femmes. On met au monde des bébés qu’on a créés dans nos utérus. On est magiques, on est la Vie.
Ma petite Maïa, merci. Merci de m’avoir choisi pour être ta maman, merci de ta confiance, merci d’avoir parcouru ce voyage avec moi et d’avoir avancé vers ta vie avec courage.
J’ai hâte de te découvrir et de commencer notre nouvelle vie, à quatre*
*Une naissance heureuse, Isabelle Brabant, Chapitre 4


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